«Assurer la continuité relationnelle : comment préserver les savoirs »

Comment transmettre les savoirs professionnels, expérientiels et les repères du quotidien lors d’un changement de professionnel·le ? Dans cet entretien avec la Fondation Cité Printemps, il est question de transfert de savoirs, de continuité relationnelle et de l’importance des temps de transition dans l’accompagnement éducatif. Les droits de l’enfant, la bientraitance et la protection de la vie privée sont également au cœur de la réflexion.

Transmettre les savoirs

Comment, dans votre contexte, les savoirs et informations concernant les enfants et les jeunes sont-ils aujourd’hui documentés et transmis ? 

(Procédures, pratiques formelles et informelles, outils institutionnels)

À Cité Printemps, la tradition orale de passation des informations et du savoir-faire est privilégiée, rendue possible par des horaires qui permettent la rencontre entre équipe sur le départ et équipe qui prend le relais. De même, en cas de vacances du personnel, la direction donne des moyens pour que la transition entre deux professionnel·les se fasse dans le plus grand respect de la transmission de tous les savoirs. L’institution se prémunit de devoir tout expliciter, argumenter et laisser des traces écrites. Aux démarches purement administratives, elle privilégie le temps passé avec les enfants.

Sur le plan formel, la transmission des savoirs repose sur une articulation entre outils institutionnels et pratiques relationnelles quotidiennes. Chaque enfant bénéficie d’un accompagnement individualisé, structuré autour d’objectifs co-construits et évalués régulièrement. Les professionnel·les consignent les éléments significatifs du quotidien dans un journal de bord informatisé, garantissant la continuité de l’information entre les différents membres de l’équipe. Les colloques, les bilans (des 3 mois, annuels, etc.), les synthèses et les rencontres de réseau sont également des moments importants de transmission. Ils sont systématiquement documentés et s’inscrivent dans des procédures définies au niveau institutionnel. L’ensemble des documents de référence est centralisé au sein de notre système qualité. Un PV est rédigé à l’issue de chaque séance. Celui-ci, tout comme le journal de bord, est accessible dans le système interne et peut être consulté par l’ensemble des professionnel·les impliqué·es dans l’accompagnement de l’enfant, afin d’assurer une continuité et une cohérence dans le suivi éducatif.

Le savoir au quotidien

Quelle place occupe le « savoir expérientiel » – c’est-à-dire les connaissances issues de la relation, du quotidien et de la proximité avec les enfants et les jeunes ? 

(Rituels, routines, besoins spécifiques, repères culturels, sensibilités, ressources)

Le savoir expérientiel occupe une place centrale dans le concept pédagogique de Cité Printemps. Inscrit dans la pédagogie du quotidien, il se construit dans les actes ordinaires : lever, repas, rituels d’endormissement, loisirs et échanges individuels.

Ces savoirs concernent notamment les besoins affectifs de l’enfant, ses repères de sécurité, ses routines et ses besoins spécifiques, ses modes de communication, ses sensibilités, ses ressources et ses stratégies d’apaisement. Leur reconnaissance participe de la vision de l’enfant compétent, acteur de sa vie.

Si la dynamique de groupe est encore un pilier mis en avant par notre concept, l’institution prône l’individualisation de l’accompagnement. Ainsi les routines, les besoins spécifiques des enfants sont individualisés et « taillées sur mesure » pour chaque enfant. Les bonnes pratiques sont co-construites avec les enfants et partagées entre collègues.

Préserver la continuité

Selon vous, quels sont les facteurs essentiels pour éviter que ces savoirs soient perdus lors d’un changement de professionnel·le ? 

(Temps de transition, passations, culture d’équipe, outils, posture professionnelle)

Plusieurs facteurs sont déterminants. Tout d’abord, une culture d’équipe forte, fondée sur la confiance et la responsabilité partagée. Des temps de transition pensés et reconnus comme des temps éducatifs à part entière (passations d’informations, accompagnement des arrivées et départs). Le rôle central de l’éducateur/trice référent·e  garant·e de la cohérence du projet et de la mémoire de la situation de l’enfant. Chaque enfant a également un ou une membre référent·e au sein de la direction pédagogique. Enfin, des outils institutionnels « écrits » qui complètent la connaissance relationnelle.

La stabilité des équipes et l’attention portée aux liens d’attachement constituent également des leviers essentiels.

Enfin, des formations internes dispensées pour l’ensemble de l’équipe et pour l’ensemble de la maison déterminent également des lignes directrices et un esprit institutionnel véhiculé dans tous les groupes éducatifs, quels que soient le lieu, l’âge des enfants et la composition de l’équipe de professionnels.

Les repères qui comptent

Pourriez-vous donner des exemples concrets de la manière dont les connaissances sur un enfant en particulier sont conservées et transmises ? 

(p. ex. rituels d’endormissement, habitudes alimentaires, modes de communication, préférences relationnelles)

Au Cité Printemps, les informations concernant un enfant sont regroupées dans différents outils. Chaque enfant dispose, par exemple, d’une « fiche info jeune », tenue à jour régulièrement, qui rassemble les éléments essentiels à son accompagnement au quotidien : une brève présentation de la situation, les points d’attention particuliers (allergies, aspects médicaux, etc.), les rythmes et horaires (lever, école, coucher), les rituels, ainsi que les contacts autorisés. Cette fiche est particulièrement utile lorsqu’un·e professionnel·le remplaçant·e intervient, afin de garantir la continuité de l’accompagnement.

Ces informations sont complétées par le journal de bord, ainsi que par les PV des bilans, synthèses et rencontres de réseau. L’ensemble est centralisé dans le système interne de l’institution et accessible aux professionnel·le·s impliqué·es dans l’accompagnement de l’enfant.

La transmission passe également par les passations et les échanges réguliers en équipe, qui permettent de partager des observations plus fines liées aux besoins de l’enfant.

Des rocades d’horaires interviennent lors de chaque fin de semaine et lors de chaque période de vacances scolaires. Dans ces moments, les routines établies, les rituels du quotidien et le partage des bonnes pratiques prennent tout leur sens. Ces moments permettent aux membres de l’équipe de prendre conscience de détails d’attitude qui fonctionnent ou à ne pas mettre en œuvre. La réunion-bilan des observations se fait toutes les semaines lors de la rencontre d’équipe.

Les défis de la transmission

Quels sont aujourd’hui, selon votre expérience, les principaux défis liés à la transmission de ces savoirs – tant sur le plan organisationnel que professionnel ou éthique ? 

(Manque de personnel, rotation élevée, charge de travail, protection des données, respect de la vie privée)

À la Cité Printemps, la rotation du personnel est actuellement faible, ce qui facilite la transmission des savoirs. La stabilité des équipes permet en effet d’assurer une continuité dans les pratiques et de maintenir une qualité d’accompagnement.

Cela n’empêche toutefois pas l’existence de certains défis. L’un des principaux consiste à trouver un équilibre entre documentation et surcharge administrative. Les enjeux liés à la protection des données, au respect de la vie privée et à la confidentialité constituent également un défi pour les équipes éducatives.

D’un point de vue éthique, l’enjeu est de transmettre ce qui est nécessaire pour garantir la sécurité et le bien-être de l’enfant, tout en respectant son intimité ainsi que celle de sa famille.

Transmettre dans le respect des droits

Quelles exigences découlent, à vos yeux, des droits de l’enfant et de la bientraitance pour la transmission des savoirs ? 

(Obligations de protection, limites, participation des jeunes, confidentialité, juste mesure)

Les droits de l’enfant et la bientraitance impliquent que la transmission des savoirs se fasse dans le respect de l’intérêt supérieur de l’enfant (art. 3 CDE). Les informations partagées doivent être pertinentes et proportionnées. Elles ont toujours pour objectif d’améliorer l’accompagnement de l’enfant.

Dans ce cadre, Cité Printemps veille à des pratiques aussi transparentes que possible. Lorsque cela est approprié, les rapports sont expliqués ou commentés à l’enfant, en tenant compte de ses capacités évolutives (art. 5 CDE) et de son intérêt supérieur (art. 3 CDE). La transmission devient ainsi un acte éducatif à part entière, favorisant la participation, la confiance et la reconnaissance de l’enfant comme acteur de son parcours.

Construire une transmission durable

Quelles conditions structurelles ou culturelles seraient nécessaires, à l’avenir, pour garantir une transmission durable, cohérente et respectueuse des savoirs et informations concernant les enfants ? 

(Evolution du monde du travail, outils numériques, formation continue, organisation des équipes, professionnalisation)

Garantir une transmission durable et cohérente des savoirs suppose de disposer d’outils numériques sécurisés et adaptés aux réalités du terrain, tout en veillant à la protection des données. Cela implique également une organisation du travail qui reconnaît l’importance du temps consacré aux passations et à la réflexion en équipe.

Par ailleurs, la formation continue des professionnel·les, notamment autour des droits de l’enfant, ainsi qu’une culture institutionnelle fondée sur des valeurs partagées, des repères clairs et des rituels communs, constituent des leviers essentiels. Ensemble, ces conditions permettent d’assurer une transmission cohérente garantissant ainsi la continuité éducative de l’accompagnement des enfants.

 

Cet entretien a été réalisé avec Serge Moulin et Gentiane Moser, Cité Printemps

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